Pendant longtemps, la randonnée a eu une image bien précise : celle d’une activité de retraités en bâtons de marche, ou de scouts en colonie de vacances. Cette image est en train de voler en éclats. Sur les sentiers du Mercantour, du Vercors ou des Pyrénées, on croise de plus en plus de vingtenaires en petit groupe, sac à dos technique sur les épaules, appareil photo ou smartphone à la main pour immortaliser le lever de soleil au sommet. La nature est devenue une destination culturelle à part entière pour une partie de la jeunesse, au même titre qu’un concert, une exposition ou une sortie cinéma.
Ce basculement n’est pas anodin. Il s’inscrit dans un mouvement plus large de reconsidération des loisirs par les jeunes générations, où le rapport au numérique, à la santé mentale et à l’engagement écologique se mêle à une quête de sens et d’authenticité. Comprendre pourquoi les jeunes redécouvrent la marche, le bivouac ou le trail, c’est aussi comprendre une partie de ce qui définit la jeunesse d’aujourd’hui.
Un loisir qui change de visage
Il suffit de regarder les chiffres de fréquentation des parcs nationaux et des sentiers de grande randonnée pour constater l’ampleur du phénomène. Les gestionnaires d’espaces naturels protégés notent depuis plusieurs années un rajeunissement net de leur public, avec une hausse particulièrement marquée chez les 18-30 ans. Les applications de cartographie de randonnée, elles aussi, voient leur base d’utilisateurs se rajeunir à vue d’œil, portées par des interfaces pensées pour le smartphone et par une viralité entretenue sur les réseaux sociaux.
Car c’est bien l’un des paradoxes de cette tendance : la nature, souvent présentée comme l’antidote aux écrans, doit une partie de son succès… aux écrans eux-mêmes. Les images de crêtes enneigées, de lacs de montagne ou de bivouacs sous les étoiles génèrent un engagement considérable sur les plateformes visuelles. Ce phénomène n’est pas sans rappeler la manière dont TikTok, YouTube et Twitch sont devenus de nouvelles scènes culturelles pour la jeunesse : la nature, filmée et partagée, devient elle aussi un contenu culturel à consommer et à reproduire.
Mais réduire cet engouement à un simple effet de mode photogénique serait une erreur. Les jeunes qui pratiquent régulièrement la randonnée ou le trail évoquent des motivations bien plus profondes : la déconnexion, la reprise de contact avec un rythme plus lent, le besoin de repères physiques dans un quotidien saturé de sollicitations numériques.
La nature comme réponse à la fatigue numérique
Les enquêtes sur le bien-être des jeunes pointent depuis plusieurs années une lassitude croissante vis-à-vis du temps passé sur les écrans, sans pour autant que cette lassitude se traduise par un décrochage massif des usages numériques. La randonnée et les activités de plein air apparaissent alors comme une soupape : un espace où l’on peut légitimement couper les notifications sans se sentir en décalage social, puisque l’absence de réseau y est la norme et non l’exception.
Cette recherche d’un contrepoids au numérique rejoint des préoccupations déjà présentes dans d’autres pans de la vie des jeunes, notamment autour du sommeil et des rythmes de vie. On retrouve d’ailleurs des logiques similaires dans la manière dont les nuits des jeunes raccourcissent sous l’effet des écrans : dans les deux cas, une partie de la jeunesse cherche activement des stratégies pour reprendre la main sur son propre rythme de vie, quitte à s’imposer des activités exigeantes physiquement pour mieux décrocher mentalement.
Le succès du bivouac illustre bien cette logique. Contrairement à la randonnée à la journée, le bivouac impose une préparation, une autonomie et une confrontation directe avec les éléments qui séduisent une génération en quête d’expériences « vraies », loin du confort standardisé. Beaucoup de jeunes pratiquants décrivent leur première nuit en pleine nature comme un rite de passage personnel, presque initiatique.
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Un budget maîtrisé face à des sorties culturelles plus coûteuses
L’aspect économique n’est pas non plus étranger à ce succès. Concert, festival, cinéma, parc d’attractions : les sorties culturelles traditionnelles pèsent de plus en plus lourd dans le budget des jeunes, qu’ils soient encore étudiants ou en début de vie active. Face à cette contrainte, la randonnée offre une alternative quasi gratuite, à condition de disposer d’un minimum de matériel, souvent mutualisé entre amis ou emprunté.
Cette logique économique rejoint des arbitrages déjà observés ailleurs dans les pratiques de sortie des jeunes. On peut d’ailleurs mettre ce constat en perspective avec les analyses sur les sorties culturelles qui séduisent encore les jeunes malgré la contrainte budgétaire : la randonnée ne remplace pas ces sorties, elle vient plutôt compléter un éventail de loisirs pensé pour rester accessible sans sacrifier la dimension sociale et l’expérience partagée.
Il faut également noter l’essor d’une offre commerciale qui a bien identifié cette tendance. Marques de sport, plateformes de location de matériel, applications de guidage : tout un écosystème s’est structuré autour de cette demande, au point que certaines enseignes spécialisées dans l’équipement outdoor ciblent désormais explicitement une clientèle jeune et urbaine, loin de leur image historique plus âgée et rurale.
Le plein air, nouvel espace de sociabilité
La randonnée n’est plus seulement une activité individuelle de contemplation. Elle est devenue, pour beaucoup de jeunes, un prétexte à la sociabilité. Les groupes constitués via les réseaux sociaux ou des applications communautaires organisent des sorties collectives, parfois avec plusieurs dizaines de participants, mêlant marche, pique-nique et retrouvailles entre amis ou inconnus partageant la même passion.
Cette dimension collective transforme profondément la nature de l’activité. On est loin de l’image solitaire du randonneur contemplatif : la sortie en plein air devient un moment de sociabilité à part entière, comparable dans sa fonction sociale à d’autres formes de rassemblement culturel de la jeunesse. Le phénomène rappelle, toutes proportions gardées, l’essor d’autres formes de rassemblement collectif abordées dans notre article sur les raisons pour lesquelles concerts et festivals séduisent toujours les jeunes : dans les deux cas, l’expérience partagée compte souvent davantage que l’activité elle-même.
Les associations de jeunesse et les collectifs étudiants ont d’ailleurs largement investi ce terrain, en organisant des randonnées à moindre coût qui répondent à la fois à une demande de loisir et à une volonté de créer du lien social hors des circuits marchands classiques.
Une dimension écologique et identitaire assumée
Impossible d’aborder ce sujet sans évoquer la dimension écologique, tant elle est centrale dans le discours de la génération qui plébiscite ces activités. Pour beaucoup de jeunes marcheurs, la fréquentation régulière des espaces naturels s’accompagne d’une prise de conscience accrue des enjeux environnementaux, et parfois d’un engagement militant plus large.
Cette porosité entre pratique de loisir et engagement écologique n’est pas surprenante si l’on regarde les enquêtes sur les valeurs de la jeunesse contemporaine. Elle fait écho aux constats dressés dans notre article sur l’engagement des jeunes en politique, écologie et associations, où la nature apparaît comme un terrain d’expérimentation concrète des convictions écologiques, bien au-delà du simple discours.
Certains jeunes pratiquants revendiquent ainsi une forme de cohérence : marcher plutôt que consommer, observer plutôt qu’acheter, ralentir plutôt qu’accélérer. Cette philosophie, popularisée sous diverses formes (slow tourisme, micro-aventure, minimalisme), infuse une partie non négligeable des pratiques culturelles de la jeunesse actuelle, bien au-delà du seul cadre de la randonnée.
Les limites et les angles morts de cet engouement
Ce tableau très positif mérite néanmoins d’être nuancé. La démocratisation de la randonnée chez les jeunes n’est pas homogène : elle concerne d’abord des jeunes urbains, diplômés, disposant d’un capital culturel et économique suffisant pour s’équiper, se déplacer et consacrer du temps libre à ces activités. Les jeunes des zones rurales, souvent plus proches géographiquement des espaces naturels, ne se retrouvent pas nécessairement dans cette même dynamique de « redécouverte », la nature faisant déjà partie de leur quotidien sans figurer dans une logique de loisir distinctif.
Se pose également la question de la surfréquentation de certains sites devenus viraux sur les réseaux sociaux, avec des conséquences concrètes sur la préservation des milieux naturels : dégradation des sentiers, déchets, dérangement de la faune. Le paradoxe est saisissant : une pratique portée par des convictions écologiques peut, par son ampleur soudaine, mettre en péril les espaces qu’elle prétend valoriser.
Enfin, l’aspect sécuritaire ne doit pas être minimisé. L’afflux de pratiquants peu expérimentés sur des terrains parfois exigeants a entraîné une hausse des interventions de secours en montagne, interrogeant la nécessité d’un accompagnement pédagogique renforcé, notamment auprès des plus jeunes qui découvrent ces activités sans formation préalable.
Comment accompagner cette tendance sans la dénaturer
Face à ce succès, plusieurs pistes émergent pour que la culture outdoor reste une expérience positive et durable pour la jeunesse :
- Sensibiliser en amont, via l’école ou les structures de loisirs, aux bons comportements en milieu naturel plutôt que de laisser la seule viralité des réseaux dicter les pratiques ;
- Encourager la diversité des destinations, pour éviter la concentration excessive sur quelques lieux rendus populaires par les réseaux sociaux ;
- Favoriser l’accès au matériel, à travers des dispositifs de location ou de prêt associatif, afin que la pratique ne devienne pas un marqueur social réservé à une jeunesse déjà favorisée ;
- Valoriser l’apprentissage technique, orientation, sécurité, gestion de l’effort, pour transformer un effet de mode en compétence durable.
Portrait-type d’une génération de marcheurs
Difficile de dresser un profil unique tant les pratiquants sont divers, mais certains traits reviennent régulièrement dans les témoignages recueillis auprès de jeunes adeptes de la marche et du plein air. On y trouve souvent un parcours similaire : une première sortie organisée par un ami ou une association étudiante, une expérience jugée « inattendue » tant elle tranche avec les représentations initiales de l’activité, puis un investissement progressif dans du matériel plus adapté et dans des sorties plus ambitieuses.
Beaucoup évoquent également un rapport au temps différent de celui qu’ils entretiennent dans leur quotidien professionnel ou étudiant. La randonnée impose un tempo lent, incompressible, qui contraste avec l’instantanéité valorisée dans la plupart des autres loisirs numériques. Ce contraste est précisément ce qui, selon de nombreux témoignages, rend l’expérience si recherchée : elle offre un espace où la performance et la vitesse ne sont plus les seuls critères de valeur.
On observe aussi une porosité intéressante entre cette pratique et d’autres formes d’expression culturelle de la jeunesse. Certains jeunes randonneurs documentent leurs sorties sous forme de carnets de voyage, de podcasts ou de courtes vidéos, transformant une activité physique en véritable production culturelle. Cette hybridation entre pratique physique et création de contenu illustre bien la manière dont la jeunesse actuelle réinvestit des loisirs traditionnels avec des outils et des codes qui lui sont propres, plutôt que de simplement les reproduire à l’identique.
Enfin, il convient de souligner le rôle croissant des collectivités locales et des offices de tourisme dans l’accompagnement de cette tendance. Plusieurs territoires ruraux ont ainsi développé une offre spécifiquement pensée pour les jeunes adultes : hébergements légers à prix réduits, circuits courts accessibles en transports en commun, événements combinant randonnée et animations culturelles locales. Cette adaptation de l’offre touristique traditionnelle traduit une prise de conscience du potentiel économique, mais aussi social, que représente cette nouvelle génération de marcheurs pour des territoires parfois en difficulté de fréquentation.
En résumé
L’essor de la randonnée et des sorties nature chez les jeunes traduit bien plus qu’un simple effet de mode estival. Il révèle une recherche de sens, une volonté de reprendre le contrôle sur son rapport au numérique, un arbitrage économique face au coût des loisirs traditionnels, et une porosité assumée avec les convictions écologiques d’une génération. Reste à accompagner ce mouvement pour qu’il profite au plus grand nombre, sans reproduire les inégalités d’accès qui touchent déjà d’autres pans de la culture jeune, et sans fragiliser les espaces naturels qu’il contribue à faire connaître.

