En 2025, selon l’enquête TIC-ménages de l’Insee, 34 % des Français de 16 à 74 ans n’utilisent pas Internet ou ne maîtrisent pas les compétences numériques de base. Sept pour cent sont en situation d’illectronisme total (aucune compétence numérique), et 27 % disposent de compétences faibles. Dans un pays où la quasi-totalité des démarches administratives se dématérialisent, où les offres d’emploi se consultent en ligne et où les rendez-vous médicaux se prennent sur une application, cette fracture numérique n’est plus un simple retard technologique. C’est une nouvelle forme d’inégalité sociale, qui touche les mêmes publics que les autres : les plus âgés, les moins diplômés et les plus modestes.
L’illectronisme n’est pas qu’une question de génération
Le premier facteur de la fracture numérique est l’âge. Chez les plus de 75 ans, 54 % sont en situation d’illectronisme, contre seulement 2,4 % chez les 15-24 ans. Mais réduire le problème à une question générationnelle serait une erreur. À âge équivalent, les non-diplômés ont un risque sept fois plus élevé d’être en situation d’illectronisme que les titulaires d’un bac + 3. Les 20 % les plus modestes sont 6,6 fois plus touchés que les 20 % les plus aisés. Et les ouvriers sont neuf fois plus concernés que les cadres.
Autrement dit, la fracture numérique n’est pas un problème de « digital natives » contre « digital immigrants ». C’est un révélateur d’inégalités sociales préexistantes (niveau de diplôme, catégorie socioprofessionnelle, revenus) qui se prolongent dans le numérique. Être connecté ne signifie pas être compétent : 19 % des 16-29 ans eux-mêmes ont un niveau de compétences numériques qualifié de « faible » par l’Insee.
La dématérialisation crée de nouvelles exclusions
Le problème s’aggrave quand l’accès aux services essentiels est conditionné à la maîtrise d’outils numériques. Selon le baromètre de l’ARCEP et de l’ARCOM, 54 % des Français éprouvent au moins une forme de difficulté qui les empêche d’effectuer des démarches en ligne, une hausse de 16 points en un an. Et 29 % n’ont accompli aucune démarche administrative dématérialisée au cours des douze derniers mois (ce chiffre grimpe à 58 % chez les personnes sans diplôme).
Concrètement, cela signifie que des millions de personnes peinent à déclarer leurs impôts, à renouveler leur carte d’identité, à inscrire leurs enfants à l’école, à accéder à leurs droits sociaux ou à prendre un rendez-vous médical en ligne. Le Défenseur des droits a alerté à plusieurs reprises sur le fait que la dématérialisation des services publics, pensée pour simplifier l’accès, produit l’effet inverse pour les publics les plus vulnérables. Pour certains, renoncer à une démarche parce qu’elle nécessite Internet est devenu une réalité quotidienne : 5 % des Français l’ont déclaré en 2021, et ce chiffre est probablement sous-estimé.

Une fracture aussi territoriale
L’accès aux infrastructures numériques reste très inégal selon les territoires. Dans les zones rurales les plus éloignées des villes, le taux d’illectronisme atteint 22 à 24 %, contre 13 % dans les grandes agglomérations. Et la couverture en très haut débit est loin d’être homogène : dans certains départements (Ardèche, Moselle, zones rurales bretonnes), entre 15 et 24 % de la population se trouve encore en « zone blanche ».
Cette fracture géographique se combine avec la fracture sociale. Les territoires ruraux concentrent en moyenne des populations plus âgées et moins diplômées, deux facteurs qui augmentent le risque d’illectronisme. Le résultat est une double peine : on vit dans une zone où les services physiques (guichets de poste, antennes administratives) disparaissent, et on ne dispose pas des compétences pour accéder à leurs équivalents en ligne.
L’intelligence artificielle risque de creuser l’écart
Un nouveau facteur d’inégalité émerge avec l’essor de l’intelligence artificielle générative. En 2025, 37 % de la population française déclare utiliser des outils d’IA générative. Mais cette adoption est massivement concentrée chez les publics déjà à l’aise avec le numérique : les jeunes, les diplômés, les cadres. Les personnes en difficulté numérique n’ont ni les compétences ni les repères pour utiliser ces outils, et risquent de se retrouver encore plus marginalisées dans un monde du travail et de l’administration qui intègre progressivement l’IA.
L’IA ne corrige pas la fracture numérique : elle l’approfondit. Pour les personnes déjà en difficulté, c’est une couche de complexité supplémentaire qui s’ajoute à un environnement déjà opaque.
Ce que la réponse publique devrait inclure
La transition numérique ne peut pas se limiter à mettre des services en ligne et à attendre que les citoyens s’adaptent. Trois axes sont prioritaires.
D’abord, maintenir des alternatives non numériques pour tous les services essentiels : guichets physiques, accueil téléphonique, accompagnement humain. La dématérialisation doit être une option, pas une obligation.
Ensuite, investir massivement dans la médiation numérique. Les dispositifs existent (conseillers numériques France Services, ateliers d’inclusion numérique), mais ils restent insuffisants face à l’ampleur du besoin. Former un tiers de la population à des compétences de base ne se fera pas avec des budgets marginaux.
Enfin, intégrer la littératie numérique dans le parcours scolaire, en écho aux questions posées par le numérique à l’école dès le plus jeune âge, non pas pour apprendre à coder, mais pour acquérir les compétences de base qui conditionnent l’autonomie : chercher une information fiable, protéger ses données, utiliser un service en ligne, identifier une arnaque. Ces compétences ne s’acquièrent pas spontanément en « grandissant avec les écrans ». Elles s’enseignent.
La fracture numérique n’est pas un problème technique. C’est un problème social qui exige une réponse politique, structurelle et de long terme. Tant qu’un tiers de la population sera laissé au bord de la route numérique, la promesse d’une société plus simple et plus connectée restera un privilège, pas un progrès partagé.
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